… ou le week-end au Mont-Laurier

Je t’écris ces petits mots depuis les premiers jours de presque-printemps : il fait 5 degrés depuis deux jours, et autant te dire que ça fait bizarre de sortir sans avoir besoin de tuque ou de mitaines. Il fait gris comme pas permis, mais la neige fond doucement. D’ailleurs, les prochains jours s’annoncent chaud également. Ça change des -17 degrés, ressenti -25, du weekend dernier. Et ça tombe bien, c’est de ça dont on va parler. *fondu enchaîné et musique de transition jazzy*

Après avoir parlé de la pluie et du beau temps comme un vieux couple, lançons les sujets polémiques comme dans un bon repas de famille : le chien de traîneau. *sors le popcorn Jean-Louis, ça va piquer !* Il est quasiment impossible de parcourir un post Facebook au sujet des chiens de traîneaux sans assister à un véritable combat de boxe très divertissant entre les hardcore vegans (prêt à en découdre avec toute forme d’exploitation animale, même les chiens guides d’aveugles et les pigeons voyageurs), les experts en loisirs capitalistes (s’ils pouvaient fouetter les chiens de traîneaux façon Père Noël Cuir Cuir Moustache, ils le feraient) et… les gens qui se questionnent de façon à peu près normale. J’ai la vanité de me placer, pour une fois, dans la section de la normalitude. Je sais, hérétique, au bûcher.
Donc voilà le débat : si l’on se renseigne un tout petit peu, on se rend compte que le domaine du traîneau à chiens est, comme toutes les activités humaines liées aux animaux, sujette à bien des abus. Cette activité de sport-loisir hivernal est très populaire, notamment auprès des touristes et expatriés qui souhaitent bien évidemment profiter du beau pays nordique qu’est le Canada pour vivre leur propre expérience à la Balto. Mais beaucoup d’entreprises de traîneaux à chiens n’hésitent pas à exercer leur activité de façon intensive et donc très peu éthique : beaucoup trop de chiens, parfois maltraités, sous-nourris, surexploités, et tout le bla bla qui me pousse à dire qu’une bretelle d’autoroute vers l’extinction humaine ne serait pas du luxe. M’enfin.
Il est donc nécessaire de se poser la question : veut-on prendre le risque de s’amuser en fermant les yeux sur la maltraitance animale ? Pire, souhaite-t-on cautionner ces entreprises abusives en leur donnant un prix souvent élevé, pour la simple envie de faire l’activité « incontournable » de la région ? La réponse est évidemment non, mais y a-t-il une alternative ? J’ai beaucoup lu sur le sujet, et il est possible d’éviter ces entreprises-là en choisissant tout simplement un organisme de traîneaux à chiens à taille humaine : pas plus de 50 chiens, et, si possible, s’informer véritablement sur les expériences des autres clients (leur ressenti par rapport aux guides, leur témoignage par rapport aux chiens, leurs conditions de vie, la balade, etc.). Bref, ça revient à aller acheter ses œufs au fermier du coin plutôt que chez Carrefour : même si cela revient plus cher, et que cela demande parfois plus de logistique, cela semble valoir le coup éthiquement et moralement parlant.
Maintenant, les actes : je n’ai pas fait cette sélection et je le regrette.
Comme je te l’ai dit l’autre jour, j’ai l’honneur de faire partie d’une petite bande de joyeux lurons tous aussi frappés du bocal les uns que les autres, comme on aime. Nous avons donc décidé d’organiser une fin de semaine « chiens de traîneaux ». Assez rapidement, la destination du Mont-Laurier a été choisie, malgré les 238km qui le séparent de Montréal. De même, la réservation auprès d‘Expédition Rêve Blanc, l’organisme de traîneaux à chiens, a été faite très rapidement, sans réelle investigation : le site donne envie, les commentaires sur leur page Facebook sont bons, et il n’est mentionné aucun scandale à leur sujet dans la presse numérique. Hormis le fait que leur meute comporte 110 chiens, why not ? Bref ni une ni deux, nous dénichons un AirBnB dans le petite village de Kiamika, dans la Maison Kiamika d’Aurélio, capable d’accueillir jusqu’à 10 personnes (idéal pour notre groupe de 9 compagnons !) et au prix défiant toute concurrence (280$ pour deux nuits, tabarnak !).

Après 4h de route intense dans la nuit, la neige, la glace, le stress et l’inconnu (pro tip : « niaise pas avec le lave-glace, si t’en as plus, tu t’arrêtes et t’en remets ! »), nous arrivons à Kiamika, où nous sommes accueillis par les aboiements de la petite meute d’Aurélio (mais point de chiens de traîneaux ici, je te rassure, juste des chiens rescapés qui protègent désormais les 300 hectares de son domaine). La maison, sans être d’un grand luxe, est parfaite pour ce dont nous avons besoin : un endroit propre, chaleureux et pratique pour tous nous accueillir durant 2 nuits. Une fois tout le monde arrivé, quelques parties de jeux de société (#CodeNames) et au lit !
Lendemain matin, logique new-yorkaise à l’oeuvre, nous décidons avec le Lynx de profiter du calme matinal pour aller explorer les alentours du domaine d’Aurélio. Neige, calme, silence, beauté. Nous empruntons un chemin sans être vraiment sûrs de ne pas être sur la propriété de quelqu’un d’autre, mais qu’importe ! Nous découvrons un mini-van rafistolé comme une petite maison : Into the Wild est dans l’air. Nous marchons jusqu’à ce que toute trace de sentier s’efface, observant les traces de la faune locale dans l’épaisse neige qui recouvre tout. On respire fort. Seuls au monde. Sur le sentier de retour, nous croisons 5 énormes toutous nous fonçant dessus : le gang canin d’Aurélio est de sortie, et c’est un délice de voir tous ces chiens aussi heureux ensemble. Notre hôte nous fait visiter le mini-van, qu’il restaure petit à petit pour le transformer en AirBnB cosy (glorieuse idée !). Nous allons faire un tour au poulailler, voir poules blanches, brunes et canards (nous avons même eu droit à des œufs frais pour le petit-déjeuner !) : j’entrevois un style de vie rude, mais diablement sain et harmonieux. De retour au chalet (qui n’en est pas vraiment un, mais chut), nous décidons d’aller passer l’après-midi au parc régional de la Montagne du Diable, à une heure de route au Nord, pour nous adonner à d’autres activités hivernales : les raquettes !
Bien que je n’aime pas le tennis, autant te dire que les raquettes, c’est vachement bien (je suis navrée, mais je me devais de faire cette blague au moins une fois, après on en parle plus, ok?). Contrairement au ski de fond, pas de risque de glisser, de tomber, de te péter une cheville ou de tortiller du cul pour avancer. Au pire, tu vas juste marcher comme un canard au début, mais on s’y habitue : avancer en raquettes est une sensation très drôle et qui devient rapidement naturelle. Nous voilà partis pour un petit sentier de 3h pour admirer lac et forêt tous ensemble ! Crevés de cette belle journée d’effort, nous passons par Mont-Laurier pour faire des provisions avant de rentrer à Kiamika. Un petit bambi nocturne nous a même fait la surprise de surgir sur la route !

Le lendemain matin, levé aux aurores pour tout ranger avant de rendre la maison et de partir à l’Expédition Rêve Blanc, pour 8h30 ! Située à une vingtaine de minutes de Kiamika, l’ERB ressemble tout simplement à un coin de forêt où on aurait posé les niches. L’organisme est géré principalement par deux guides, Katia et Thibault, deux québécois très sympathiques et souriants. Le paiement se faisant uniquement en espèces, une partie du groupe est forcée de rentrer à Kiamika pour retirer de l’argent. En attendant, nous découvrons les 110 chiens de la meute.
Bon.
Les photos que tu vas voir sont belles. Forcément, je t’ai pas mis celles où l’on constate malheureusement que les chiens sont attachés avec une chaîne à leur bidon-niche, littéralement dans leurs propres besoins. Dis comme ça, tu vas crier au loup (Ha. Ha.), mais en réalité, c’est partout pareil. A notre approche, les chiens se relayent en hurlant de façon impressionnante. Ils sont tous visiblement très contents de voir du monde et de se faire papouiller. Le bruit des aboiements est assourdissant. Et voir tous ces chiens attachés est bouleversant. On aurait bien envie de faire comme dans E.T. en libérant toutes les grenouilles du cours de dissection. Et pourtant, je suis partagée : après la balade et en les observant un peu, il est évident que les deux guides aiment leurs chiens, les connaissent, connaissent leur métier et la région comme leur poche. Avec autant de chiens et une activité seulement saisonnière, il est compréhensible qu’il soit difficile d’apporter plus que le minimum décent et pratique aux chiens. Mais ça fait mal. Et si j’avais été seule, j’aurais fait demi-tour. Même si je sais que les husky sibériens et les malamute d’Alaska aiment véritablement le froid, la course, le travail d’équipe, une partie de moi s’est décomposée à l’idée de cautionner tout ça « pour que je me divertisse une heure et que je puisse mettre de jolis photos sur mon blog« .
Entre le stress de l’organisation du voyage, l’énorme fatigue des conditions de conduite et le choc de cette prise de conscience, il ne manquait pas grand chose pour que l’on se rapproche d’un coup des chûtes du Niagara. Et bingo, ça n’a pas manqué !
Un peu à part des attelages, une quinzaine de chiens « jeunes », « non-dressés » ou « en formation » regardent les autres chiens être préparés pour la balade. Nous fonçons les câliner, le temps que tout soit prêt. Et c’est à ce moment que ça a « fucké le chien« , comme disent les québécois. J’ai réussi l’exploit particulièrement impressionnant de me faire mordre par un chien de traîneau. Oh pas méchamment, rassurez-vous. L’hypothèse la plus plausible est qu’étant tout jeune, il est encore complètement con et a tout simplement pris ma moufle pour un jouet bien fluffy dans lequel on aurait envie de se faire les crocs. Passé le choc de l’incompréhension, je me rends compte que non seulement, il ne s’arrête pas et que ça fait extrêmement mal, mais surtout, que je n’ai pas la force pour le repousser. Mon sauveur du groupe a cependant réussi à l’écarter, le temps que je retrouve mes esprits et que Niagara fasse son entrée dans cette magnifique journée de merde. Autant vous dire que sans la moufle et le sous-gant, je ne serais probablement pas en train d’écrire cet article à deux mains. Plus de peur et de bleus que de mal, mais c’était la bonne goutte d’eau qui a fait déborder le vase.
L’option « petite boule » n’étant pas disponible en publique, j’ai donc du aller jouer les mushers avec le Lynx sur notre attelage. Autant te dire que le cœur n’y était pas, et les photos à deux mains non plus. Nous voilà partis pour 2h30 de balade en attelage, deux conducteurs par traîneau. Deux commandes activées : en avant (« hip« ) et arrêter (« stop« ). Très rapidement, nous nous rendons compte de l’absurdité de la chose : avec au moins 10 traîneaux et seulement deux guides, il est impossible de faire une balade fluide. Toutes les trente secondes, les attelages doivent s’arrêter, attendre, puis repartir. Conclusion : les chiens ne peuvent jamais aller à pleine vitesse, et nous devons même les faire ralentir dans les côtes #EmbouteillageDeTraineaux. Cela ne serait sûrement pas le cas avec moins de chiens, et donc moins de traîneaux. Arrivés à mi-parcours, nous arrivons sur un magnifique lac blanc, nous faisant véritablement ressentir les grands espaces canadiens enneigés. C’est beau à couper le souffle, et la vision des autres traîneaux sur le lac est magique. Progressivement, le Lynx devient un véritable Schumacher du traîneau, maîtrisant le frein à la perfection pour tenter d’optimiser la course des chiens (et la nôtre).
Après avoir câliné les chiens une dernière fois, nous rentrons sur Mont-Laurier pour un bon brunch régénérateur, puis retour sur Montréal (conditions extrêmes également à base de pluie verglaçante, mais de jour c’est mieux !). Un weekend absolument exténuant mais qui en valait la peine :
- pour découvrir comme il se doit les Hautes-Laurentides
- pour apprendre à connaître différemment les membres du groupe
- pour partager cette escapade avec ma moitié
- pour couper du quotidien urbain montréalais
- pour pratiquer des activités de montagne tant qu’il y a encore de la neige
- pour le challenge général
PS : oui, le cliché est vrai, faire du chien de traîneau ça sent pas bon, puisque les chiens font leur besoin en chemin (développant d’ailleurs des techniques acrobatiques incroyables pour faire leur affaire tout en courant).
PS 2 : je pense désormais être capable de conduire dans n’importe quelle condition météorologique en France, dans la mesure où tout le monde est rentré en vie, GwenMobile comprise. Néanmoins, si vous pouvez éviter de conduire en hiver de nuit et dans la cambrousse, ne le faites pas !
PS 3 : mettre DEUX paires de chaussettes en laine avant une expédition en chiens de traîneaux peut sembler une bonne idée, mais c’est en réalité une grosse connerie puisque tes petits doigts de pieds ne pourront plus du tout bouger pour se réchauffer. Et comme t’es équipé comme un bibendum avec les pieds dans la neige pendant 2h, have fun bro ! Testé et approuvé par les deux mongolitos que nous sommes.
