8 avions et 3 adieux

Quoi dire ?

Quoi taire ?

Quoi fuir ?

Quoi faire ?

L’expatriation s’accompagne de toute une gerbe d’avantages et de qualités dont vous trouvez régulièrement des miettes (je l’espère) au sein de ce blog. Mais quid du reste ? Quid des doutes ? Des peurs ? Des regrets ? Je ne parle pas des délais de visas aberrants, des fromages trop chers ou des chocs culturels. Je parle du fait qu’être ici, c’est justement ne pas être là bas. Je parle du choix délibéré et relativement permanent de ne pas pouvoir être avec ceux que l’ont a laissés, pour le meilleur et pour le pire.

Ce choix est vivement écorché lorsque surgissent des événements imprévus, des passes difficiles ou des drames au pays natal. L’histoire montre que la peine ne s’arrête pas aux frontières, ni aux océans. L’histoire montre aussi que, concrètement, y’a des périodes où tu te transformes en grosse boule de neige qui écrase tout sur son passage. Parce qu’il faut bien passer, estie. Dans ces périodes, la vie s’aligne souvent avec ton roulé-boulé et te donne volontiers de nombreuses cibles. Dire adieu à ta grand-mère. Dire adieu à l’endroit où tu as grandi. Dire adieu à ta moitié. Dire adieu à tes « projets de vie » qui te semblaient si chatoyants quelques mois plus tôt et qui, d’un coup, semblent vides comme des boules de Noël hors-saison.

J’avais prévu de te parler d’Elle. Pour exorciser la mort et l’impuissance. J’avais prévu de te détailler la prise en charge de mon rapatriement par mon assurance Globe PVT, la gentillesse de mon interlocutrice, sa rapidité et sa fiabilité à l’autre bout du monde. Tu savais que selon ton lien avec le défunt, ton entreprise ne t’accorde pas le même nombre de jours de congés ? Comment évalue-t-on la perte d’une grand-mère ? Ce monde est fou. J’avais prévu de te parler de ceux qui, comment toujours, ont ramené leurs petite étincelle d’amour dans cette ombre. Quelques imitations des crêpes Waouh. Des petites tomates du jardin. Un livre. La chaleur d’A, R, J, M, L et du Lynx.

J’avais prévu de te dire que ça t’arrivera aussi. D’être loin. En kilomètres. En coeur. J’avais prévu de te dire de faire ce que tu sais que tu dois faire. Ne regrette pas. La logistique s’arrange toujours. Les clients attendront. Les billets, ça se trouve. Les coeurs attendent. Et se recollent. Tout peut attendre, sauf les mots que l’on doit cracher à grands coups de poumons troués et de coeur en papier bulle. Tout peut attendre, sauf les au revoir d’un seul jour.

De quoi parle-t-on pour dire je t’aime sans la sentence qui se cache derrière ? Je lui ai dit l’hiver qui mord jusqu’aux chaussettes. Tu te rappelles, dis ? Je lui ai dit la couleur des cardinaux, rouges écarlates comme des cibles vivantes en plein monochrome forestier. Je lui ai dit les geais bleus, légers et curieux comme un poème de Jules Renard. Je lui aurais raconté ma liste de course s’il avait fallu. Tout plutôt que le vide. Faire briller le sourire derrière ses yeux.

J’avais prévu de te faire un vrai article de voyageuse expatriée face au deuil, mais tu devras te contenter de ça. Tu reprendras bien une tranche de mélancolie ? Moi, la mélancolie, je la façonne jusqu’à en faire une boule de chaos et que je lance de toutes mes forces dans les quilles du quotidien. Survit ce qui peut. Je reprends ma route sur les chemins québécois, entre livres, plantes et ma douce machine à ronrons. Et eux.

Les textes qui suivent sont tirés de mon livre-bouée : Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi de Mathias Malzieu.

Est-ce qu’il ne fait pas trop froid là-bas, est-ce que tu sais les fleurs sur le toit de toi, est-ce que tu sais pour l’arbre que l’on va devoir couper, est-ce que tu sais pour le vent qui agite les volets de la cuisine et secoue ton ombre sur le carrelage ?

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi.

On garde tous nos coeurs plantés dans le ventre et dans la gorge. Sans bruit. On ne veut pas que tu entendes. C’est effroyable le bruit d’un coeur qui se casse. Comme un oeuf prêt à éclore écrasé par un bulldozer en porcelaine. On ne veut pas que tu comprennes. Est-ce que tu savais ? On veut écouter encore un peu du toi et du nous qui fonctionnent normalement, avec des mots (…). On veut « avant » et maintenant !

Chaque maison est exactement comme d’habitude, et c’est absolument terrifiant cette normalité. Les lampadaires nous regardent avec un air du genre « Contrôle d’identité, s’il vous plaît. Veuillez sortir les étoiles de vos poches, de vos cheveux, de vos yeux. Tout ce qui brille, vous le déposez dans le sac en plastique : vos sourires, vos souvenirs, vous n’en aurez plus besoin là où vous allez maintenant.

Dernière étape : rencontrer la sainte dame qui s’occupe de la cérémonie à l’église. Choisir les musiques, les textes à dire. Encore de la voiture, avec un papa téléguidé par je ne sais quelle force qui continue à nous mener de point en point. Bon, le truc déjà c’est qu’on est un peu fâchés avec les bondieuseries dans la famille. On a tous reçu une éducation catholique, mais, de père en fils,on a préféré taper dans un ballon, aller faire le con dans les arbres, construire des cabanes. Sauf qu’aujourd’hui, on essaye de faire les choses comme il faut, pour que tu aies une cérémonie bien. Cette dame qui nous accueille dans sa maison cachée dans les bois n’a rien à voir avec les VRP de la mort qui vantent les mérites de la dernière pierre tombale bon marché. Elle est dévotion. Ca existe. C’est impressionnant.

On arrive et l’odeur de sa maison est caractéristique de la maison de vieux. Cette vieille cire qui n’existe plus et qui prend à la gorge. On se regarde avec ma soeur, « comme chez mémé… », des années que je n’ai pas senti ça. Nerveusement, ça commence à nous faire marrer. Comme si c’était trop de noir foncé toute la journée et que là, cette petite dame pleine d’entrain qui se met à chanter des « Jésus la la la » avec une conviction sans faille en battant la mesure, c’est trop. Une décompression chatouilleuse. Le vieux napperon sur la table, les bibles, les bibelots de saintes vierges, la panoplie du bon Dieu et elle qui ne s’arrête plus dans ces « lalala JéEEEsUUUs ! » Pas possible. Oh je l’aurais bien prise dans mes bras pour lui dire, on a besoin de gens comme vous, Eglise ou pas, vous êtes formidable. C’est ce qu’elle aurait mérité d’entendre. Mais je ne peux que pouffer comme un débile. Les nerfs ont changé de manière de s’exprimer d’un seul coup – erreur d’aiguillage.

Les invités de l’enterrement avancent, penchés comme des fantômes d’arbres morts. Des gens qu’on aime sont là, ils ont l’air gêné, avec leur sac d’amour dans les bras. Ils veulent nous le donner sans nous encombrer. On sait pas quoi en foutre de tout cet amour dans les yeux des gens, des fleurs et des bondieuseries à la pelle. Ils sont tous venus déguisés en cadeaux sombres. Les hommes encostardisés, moi le premier, les femmes endimanchées pour la mort. On peut dire que c’est pour toi, on peut dire ce qu’on veut, mais reste la mort et rien d’autre. (…) Les gens laissent tomber leur sac d’amour par terre et tout se brise. Je le connais ce bruit de coeur qui casse. Même les fleurs qui se frottent les uns aux autres sonnent comme des os. Je les aime, les gens, dans le dérisoire, à être juste là. Ils ne prétendent à rien d’autre que ça, ils sont là.

     La vie ne peut pas s’arrêter, alors on fait comme si elle continuait, on mange des sandwichs en évoquant des choses de la vie normale.

     Et cette normalité est apaisante, finalement. Le frémissement des discussions discrètes, les légers bruits métalliques des couverts et les petits pas désordonnés des gens dans le jardin. Ici et là, on sort de sa coquille en baissant les yeux et en faisant doucement quand on éclôt. On laisse un peu se dégourdir la mécanique, comme un pilote automatique mais bien humain qui dirait « Allez vous reposer un peu, je prends le volant, ne vous inquiétez pas. »

     Allez, en avant ! Il faut que tout s’accélère. Ce soir j’en ai plus rien à foutre des rêves et de la réalité. Dormir, manger et toutes ces conneries d’être vivant, je veux plus en entendre parler. Fermez vos gueules, les vivants, fermez vos gueules, les morts, je me tire. Venez, les étoiles, je vous prends une par une ! Allez, venez vous enfoncer dans ma bouche, je suis vide, j’ai de la place. Hantez, faites comme chez vous ! Brillez !

     Je sais bien que je ne suis pas prêt, mais j’en ai marre de savoir, je veux sentir maintenant. Le vent frais, par exemple, de partout, j’en veux. Et si je glisse sur une peau de banane de l’espace et que j’aplatis ma tête d’enfant trop vieux sur la porte du garage, je ramasserai les morceaux, je me ferai un pansement d’ombres, je sais faire.

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Avatar de Wrenic Wrenic dit :

    A partir du 2ème extrait de Malzieu, je croyais que c’était toi qui écrivait et qui décrivait l’enterrement de ta grand mère.
    Finalement, cette normalité des comportements, c’est aussi rassurant . Et la vie doit l’emporter, même si c’est plus facile à dire qu’à faire, jeune Padawan!!

    J’aime

Répondre à Wrenic Annuler la réponse.